26 février 2008

Le Ridicule

Le ridicule tue, dit-on. Pas physiquement : il se contente de croquer dans la confiance en soi. Il atteint la confiance en soi par le fait de mettre en doute quelque chose dont la personne ainsi ridiculisée ne doutait pas jusqu'à présent. Une capacité de faire quelque chose, une idée qu'elle avait et qu'elle croyait bonne ou du moins passable, une action qu'elle a effectuée... le ridicule frappe sur tous les plans. Et il frappe d'autant plus fort que la personne ridiculisée est fragile sur ce point : il faut d'ailleurs préciser que si elle est déjà fragilisée sur ce point, elle a vraisemblablement déjà été l'objet d'un tel ridicule.

Il y a des ridicules généraux et des ridicules particuliers.

     Le ridicule général est un acte social dans la mesure où il se passe en société uniquement, et touche quelque chose qui est condamné par la société, par exemple les larmes non retenues, l'excrément ou la sexualité. Ainsi dans un film nommé "Ridicule", on peut voir un homme uriner sur un autre : un exemple typique et relativement cru de comportement animal visant à inférioriser l'autre et ainsi à affirmer sa propre supériorité. Un acte d'ailleurs symbolique car l'animal qui effectue ce geste "marque son territoire". Le ridicule général intervient énormément dans les rassemblements de jeunes hommes et de jeunes femmes lors d'une soirée d'initiation à un groupe déjà établi, à l'image des soirées d'initiation aux fraternités ou aux bandes reconnues d'une ville. Le "nouveau" part déjà du mauvais pied car il vient comme un cheveu sur la soupe, le rassemblement existait avant lui, il essaie de s'intégrer dans un groupe déjà formé et de ce fait, tous ses mouvements et toutes ses paroles seront analysés par les membres existants du groupe dans le but de cerner la personnalité du nouveau venu, pas nécessairement de l'exclure mais afin de voir à qui ils ont affaire. La peur du ridicule intervient très fortement dans ces moments-là, car à l'image d'un examen oral ou d'une affaire de défense au tribunal, toutes les paroles prononcées, toutes les actions, tous les mouvements volontaires ou involontaires sont soigneusement relevés et jugés, et la peur de dire quelque chose de travers peut paralyser psychologiquement le nouveau venu.

RIDICULE, RISIBLE. Ridicule, qui excite la risée, risible, qui est propre à exciter le rire. On rit de ce qui est risible ; on se rit de ce qui est ridicule. Risible se prend en bonne et en mauvaise part ; ridicule ne se prend qu'en mauvaise part. Risible pris en mauvaise part dit beaucoup moins que ridicule. (Littré).

     Le ridicule particulier est toujours un acte social, mais seulement dans la mesure où il faut une certaine interaction entre deux personnes au minimum : on ne se ridiculise pas soi-même, car être ridicule signifie selon le Littré "être digne de risée", et la risée vient nécessairement d'autrui - rire de soi-même est perçu comme un comportement gentil, sociable et humain, alors que rire d'autrui implique la moquerie (bien qu'on peut se rendre soi-même ridicule en effectuant une action qui prête à rire défavorablement de l'acteur, par exemple dire quelque chose de méchamment risible ou glisser sur une peau de banane (ce qui ne devrait pas prêter à ridicule mais qui prête parfois à rire, et qui peut de ce fait être interprété comme un comportement ridiculisant)). Mais le ridicle particulier a ceci de plus qu'il ne nécessite pas plus de deux personnes, le ridiculisant et le ridiculisé. C'est un ridicule qui intervient fréquemment au sein d'un couple et qui peut avoir pour origine les choses les plus insignifiantes : marcher involontairement sur le pied de l'autre, raconter une plaisanterie qui ne fait pas rire l'autre ou tacher ses vêtements en mangeant sont des comportements insignifiants qui peuvent donner à celui qui les fait le sentiment d'être ridicule vis-à-vis de l'autre. C'est en ceci que le ridicule est très proche de la honte, mais la honte est un sentiment purement individuel : j'ai honte, ce qui ne te regarde pas. Le ridicule implique obligatoirement une autre personne : je me sens bête, je t'imagine riant de moi. Au sein de ce même couple, le ridicule peut avoir des origines plus profondes et surtout plus embêtantes quand il s'agit d'en parler pour régler le problème : on touche généralement à la naïveté et à la sexualité, les questions apparemment bêtes qui passent dans les esprits, le besoin d'être rassuré sur ce que l'on fait - "est-ce que c'est comme ça qu'elle aimerait que je fasse?" "est-ce que ça lui fait plaisir?" "qu'en pense-t-elle?" Il est toujours possible que ce sentiment de ridicule qu'éprouve l'un des deux partenaires vienne d'un passé douloureux ou d'une fragilisation intervenue à ce sujet dans le passé, mais fréquemment il n'y a pas de signes passés ostentatoires, c'est un besoin de plaire, un besoin de séduire, une peur courante de ne pas être à la hauteur pour une raison donnée.

Le fait de ridiculiser quelqu'un est-ce un simple moyen d'affirmer sa supériorité? Ca peut l'être, notamment du point de vue inverse : le ridicule infériorise (même momentanément) celui qui est ridiculisé. Etre ridicule signifie, selon le Littré, être "digne de risée" : c'est une exposition volontaire ou involontaire au rire des autres, une invitation envoyé à autrui pour rire de la personne ridiculisée. LA ROCHEFOUCAULD disait : "Le ridicule déshonore plus que le déshonneur", et c'est bien une perte de dignité et d'honneur qui a lieu pour la personne ridiculisée. Tourner quelqu'un ou quelque chose en ridicule devient rapidement synonyme de moquerie, qui de la même façon invite la risée de la part de ceux qui observent la scène. La personne ridiculisée, que ce soit en société nombreuse ou au sein d'un couple, peut de ce fait perdre ses moyens et ne plus oser faire quoi que ce soit de peur de recevoir une fois de plus le même traitement de défaveur.

Ce qui rejoint la notion du bon ou du mauvais goût, que Rousseau définit comme la connaissance de ce qui plaît ou qui déplaît au plus grand nombre. Ce qui plaît à la majorité des gens ne suscitera pas le ridicule social général, c'est alors davantage celui à qui la chose ne plaira pas et qui voudra tourner l'événement en ridicule qui sera ridiculisé, car il aura la majorité des personnes présentes contre lui. En effet, celui qui est ridiculisé est par définition minoritaire : le ridicule étant un comportement social et les hommes étant plutôt grégaires, les gens ont davantage tendance à se réunir contre un individu isolé pour le ridiculiser plutôt que de défendre l'individu isolé en question et partager son ridicule. C'est pour cette même raison que l'individu isolé dans une société est perçu comme dangereux à cause de sa différence, même si lui-même affirme et accentue cette différence (par exemple par des vêtements ou un comportement excentrique ou des différences d'opinion - il n'est pas question d'handicaps ou de déformations qui échappent au contrôle de celui qui les supporte, car celui-ci ne peut alors rien faire contre cette différence, et généralement la société est assez respectueuse des différences non-infligées par soi-même). C'est ce qui déplaît à la majorité des gens qui est le plus facilement tourné en ridicule, car la majorité se réunit contre l'individu isolé, et la force du nombre est impressionnante en ce qui concerne le ridicule.

Du point de vue de celui qui inflige ledit ridicule, il est plus intéressant d'avoir un public : ridiculiser quelqu'un pour lui-même n'est guère intéressant, il vaut mieux bénéficier de quelques spectateurs, ce qui dans beaucoup de groupes permet de renforcer le prestige social de celui qui inflige le ridicule, il affirme par là sa propre supérorité aux yeux du groupe. Il est perçu davantage comme un leader, un dirigeant, un chef, à partir du moment où il n'a pas peur d'affirmer sa supériorité au sein du groupe, surtout si l'affirmation de cette supériorité se fait au détriment de quelqu'un devenu de ce fait inférieur. C'est un comportement animal qui renforce les distinctions hiérarchiques au sein d'un groupe : on gouverne soit par la haine et la crainte, soit par l'amour, et c'est dans le gouvernement par la haine et la crainte que le besoin de ridiculiser autrui pour affirmer sa supériorité se fait sentir. Dans le gouvernement par l'amour, illustré dans de nombreuses classes scolaires notamment chez les enfants en relativement bas âge, le besoin de ridiculiser autrui ne se fait pas sentir, la question ne se pose même pas : ce n'est pas un comportement acceptable pour ce genre de gouvernement, ce n'est pas comme ça que le gouverneur se fera aimer, et ce n'est pas comme ça que la relation entre gouverneur et gouvernés sera bonne et coopérative. Dans un gouvernement par l'amour - ce qui peut être au sein d'une classe scolaire, d'un foyer, d'une famille - le fait de ridiculiser l'un des gouvernés fera perdre énormément de prestige, d'appréciation et de respect au gouverneur, car les autres gouvernés sentiront que leur gouverneur s'est rabaissé, qu'il est descendu à un niveau qu'ils n'attendaient pas de lui, et donc qu'il est moins digne de confiance, car ce qu'il a fait au ridiculisé peut sûrement être répété à leur propre encontre.
On remarque le gouvernement par la haine et la crainte dans plusieurs classes scolaires ainsi que dans des groupes comme ceux cités plus haut. Beaucoup de gens ont eu à un moment donné un professeur dans cette situation-là : c'est par exemple le professeur qui tourne en dérision la réponse d'un élève parce que celle-ci sortait du sujet de la question, ou bien qui ridiculise un élève devant le reste de la classe parce qu'il n'a pas fait son devoir ou parce qu'il est arrivé en retard. Ce phénomène se produit notamment dans les classes où l'effectif d'élèves est très élevé et où le professeur a une volonté de réduire le nombre d'élèves pour l'année suivante : par exemple les filières technologiques avec un nombre de places limité, ou bien les filières de classes préparatoires aux grandes écoles, où le but semble être de faire peur à un maximum d'élèves pour pouvoir enseigner plus tranquillement aux élèves "motivés" restants.

Pour qu'une personne se trouve ridiculisée, il n'y a pas nécessairement d'impression de ridicule de la part de celui qui inflige ledit ridicule. Il se peut ainsi qu'une personne se sente ridicule aux yeux de l'autre, qu'elle se dise par exemple "qu'est-ce qu'il doit penser de moi maintenant que j'ai fait ça", alors que du point de vue du partenaire ou des personnes aux alentours, il n'y a pas de question de ridicule à se poser, ils n'ont rien remarqué de spécial, ou ils ne voient pas pourquoi le "ridiculisé" se complique la vie avec ce genre de considérations. Cette idée reprend la distinction entre le ridicule et la honte évoquée plus haut. Mais les conséquences de ce ridicule tacite sont souvent aussi insidieuses et aussi paralysantes que celles du ridicule explicite : la seule différence étant que celui qui inflige ouvertement le ridicule à autrui sait qu'il le fait, car soit il ridiculise volontairement la personne, soit il a prononcé des paroles ridiculisantes sans vraiment le vouloir, mais dans les deux cas, il peut reconnaître qu'il a ridiculisé la personne ou prononcé ces paroles, il y a donc un coupable, repenti ou non. Mais le ridicule tacite n'a pas de coupable, car la personne qui se sent ridiculisée intériorise ce sentiment et n'en parle généralement pas à celui qu'elle juge coupable d'avoir infligé ce ridicule. Le ridiculisé se paralyse, il n'ose plus parler si l'objet du ridicule présumé a été une parole, il n'ose plus agir si l'objet du ridicule présumé a été un acte. Cette "paralysation" s'étend souvent bien au-delà de l'acte premier qui a déclenché ce ridicule présumé : par exemple, si une personne a marché sur les pieds de son ami, non seulement elle n'osera plus approcher ses pieds mais en plus, elle jettera des regards méfiants autour d'elle en permanence pour vérifier que les pieds victimes ne sont pas à sa portée, et elle aura tendance à s'écarter physiquement de la personne "victime" de peur de lui refaire le même mal.

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Commentaires sur Le Ridicule

    Honte au ridiculiseur

    B'jour Emily,
    je me demandais ce que tu faisais l'année prochaine.
    Pour info, le jury, dans son infinie bonté, m'a accepté en M2 pro médiation dans les organisations.

    Le libraire m'a dit que des étudiantes en philo avaient regardé mon expo;
    je peux te faire une remise de 20% sur les peintres qui te plaisent.
    Ou tu peux m'en commander une en me disant quoi peindre, je te ferais payer que le prix du matériel, soit environ 50 € (c'est l'idée qui coute chère!)une fois réalisée et approuvée.
    m'enfin bref, je suis pas là pour faire le vrp,

    bonnes vacances, bises

    Posté par Gr., 11 juillet 2008 à 17:30 | | Répondre
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