28 février 2008

La Collectionnite

La collectionnite... Joli mot quand j'y pense, comme la flemmingite, une consonance faussement médicale pour une théorie que l'on voudrait faire prendre au sérieux, un fait-semblant de maladie alors que c'est une passion. Et comme toute maladie, même fait-semblant, il y a apparemment du génétique : la grand-mère a la manie de collectionner quelque chose, la mère récupère cette manie et collectionne autre chose, la fille en hérite également et se retrouve collectionneuse à son tour, ça marche évidemment de la même façon côté bonhommes. Mais par où cette manie commence-t-elle? Pourquoi collectionner? Est-ce une peur de manquer de quelque chose? L'idée que si on n'en récupère pas plusieurs maintenant, on pourrait en manquer plus tard? Et cependant même cette chose qu'on collectionne, on le découvre par un moyen ou par un autre : on ne collectionne pas en sachant que la chose est bonne, on la découvre et on stocke.

C'est vrai que c'est une "maladie" qui a bien l'air de se transmettre. Mais on collectionne rarement les mêmes objets que ceux qui nous ont transmis la collectionnite. Peut-être parce qu'il y en a déjà assez dans la maison, peut-être pour éviter la concurrence, peut-être pour s'afficher comme différent de l'autre, peut-être par un dégoût entraîné par un trop-plein de l'objet en question. Mais cette transmission n'est pas génétique. C'est un comportement social transmis dès la plus prime enfance qui consiste à ne vouloir manquer de rien, et surtout pas manquer de cet objet - devenu fétiche - qui fait l'objet de la collection. Le collectionneur initial est convaincu de la justesse de son comportement, on est très proche de la foi religieuse dans le sens où il sent qu'il fait une bonne chose, il sait qu'il est dans le bon chemin, et il y a aussi une sorte de sphère de protection qui s'établit autour du collectionneur : tant que je collectionne et que je participe activement à l'enrichissement de ma collection et donc à mon enrichissement personnel et souvent culturel, il ne peut rien m'arriver. 

Beaucoup de social donc, même complètement. Un comportement transmissible car la collectionnite - ou non-collectionnite, car il y a des non-collectionneurs - fait partie de l'éducation donnée à l'enfant, au même titre que la lecture d'une histoire le soir pour s'endormir. Ce n'est pas quelque chose de fondamentalement "bien" comme le respect de l'autre ou le fait de ne pas péter trop fort dans les ascenseurs ; ce n'est pas non plus quelque chose de "bon pour toi" comme l'apprentissage du brossage des dents ou le nettoyage des oreilles. C'est un comportement qui est non seulement transmissible, mais généralement transmis : on retrouve ainsi des familles entières de collectionneurs, bien que ce soient rarement des collectionneurs des mêmes choses.

Il y a la collectionnite inconsciente et la collectionnite consciente.

  • La collectionnite consciente consiste à vouloir agrandir intentionnellement sa collection d'un certain objet, prenons pour exemple les chouettes. Quelqu'un donne à quelqu'un d'autre une chouette en bois pour son anniversaire, et quelqu'un d'autre a la même idée au même moment : une collection commence, parfois même à l'insu du collectionneur, qui n'a pas forcément envie de collectionner des chouettes : il se retrouve avec quelques chouettes par hasard, puis à chaque anniversaire et à chaque Noël on lui donne d'autres chouettes, il a bientôt un placard plein de chouettes, une collection débutée malgré lui. Il y ajoute de temps en temps une chouette trouvée par ci par là, plus par obligation - il pense qu'il devrait ajouter des choses à cette collection, ses amis se dévouent tant à lui trouver des chouettes - que par motivation réelle, car les chouettes finissent peut-être par lui plaire, car il s'y est habitué, peut-être par lui déplaire, car il en est dégoûté. C'est un pur comportement social, généralement assez hypocrite. Ce collectionneur collectionne généralement des objets à forte valeur d'intérêt objectif : on croit comprendre tout de suite pourquoi il collectionne cet objet. Ce que l'observateur ne sait pas, c'est que souvent le collectionneur malgré lui n'a pas envie de continuer cette collection, c'est surtout les amis du collectionneur qui collectionnent à sa place, c'est eux qui aiment avoir un cadeau précis et facilement trouvable à lui offrir, c'est eux qui prennent le plaisir de chercher la chouette que le collectionneur-malgré-lui n'a pas encore, c'est eux qui collectionnent à sa place, mais c'est lui qui a l'encombrement de la collection chez lui.

  • La collectionnite inconsciente est plus naturelle et plus vraie : elle consiste dans le fait d'être attiré par l'objet dont est fait la collection, prenons par exemple les capsules de champagne. Le futur collectionneur trouve quelques capsules sur des bouteilles au moment des fêtes, il trouve ça joli et s'amuse à les mettre de côté. Personne ne va lui en offrir, c'est lui qui va aller les chercher et qui va même jusqu'à en réclamer à ses amis buveurs de champagne. Il va mettre en place un système de classement : couleur, date, cote, n'importe quoi, ce qui lui semble le plus logique. Il va être fier de sa collection et chercher à l'exposer, il va chercher à faire connaître sa passion aux gens qui l'entourent et aux inconnus en allant dans des endroits comme des salons de collectionneurs. Ce genre de collectionneur va plutôt collectionner des objets qui n'ont pas d'intérêt objectif visible au premier coup d'oeil : celui qui regarde sa collection devra l'étudier assez intensément pour comprendre pourquoi il collectionne cet objet, aussi bien du point de vue de "pourquoi ça plutôt qu'autre chose?" que "pourquoi s'embêter à collectionner ça?"

  • Mais il y a aussi un comportement intermédiaire : la collection commence par hasard en général, mais le collectionneur y prend goût, non seulement il va prendre goût à l'objet qu'il collectionne, par exemple les trains miniatures, mais il va aussi prendre goût à la collection elle-même, l'activité de collectionner, le fait de chercher partout où il va un même objet, le fait d'aller sur les vide-greniers et les foires et dire : "vous n'avez pas de petits trains? je suis collectionneur". L'activité de collectionneur devient alors une fierté, un métier en soi, le collectionneur est passionné par l'objet ainsi que par l'activité, il est fou de joie lorsqu'il rencontre un objet à ajouter à sa collection, et généralement il est prêt à y mettre le prix que ça prendra, tellement il veut que l'objet soit à lui. C'est ce genre de collectionneur qui fait le bonheur des participants de vide-greniers et des vendeurs eBay. Généralement il collectionnera quelque chose qui a une certaine valeur, mais notamment une valeur sentimentale : ce sera quelque chose de tout à fait exposable et objectivement intéressant, qui pourra plaire à ceux qui n'y connaissent rien et qui n'auraient jamais songé à collectionner ça, car ils verront ce qu'y trouve le collectionneur, ce qui le motive, pourquoi cet objet, et ils comprendront - sans forcément vouloir en faire autant - pourquoi il souhaite continuer et étendre sa collection.

La non-collectionnite aussi se transmet : c'est plutôt l'idée de ne pas vouloir s'encombrer de collections qui ne servent objectivement à rien, et ce genre de personnes est généralement celui qui veut aller au plus pratique en tout ce qu'il fait, qui ne souhaite pas "s'embêter" de puzzles, de collections ou de mots croisés. Ce sont des personnes qui ont, qui pensent avoir ou même qui veulent avoir des vies trop remplies pour penser à des choses de ce genre, l'idée étant que l'on pourrait bien mieux employer le temps passé sur la collection à enrichir son esprit, par exemple en regardant la Star Académy ou Patrick Sébastien, ce sont des choses qui arrivent. Ils peuvent avoir une vie réellement très remplie : c'est le cas de ceux qui travaillent beaucoup et qui aiment leur travail. Ils peuvent penser avoir une vie remplie : c'est le cas de ceux qui font plusieurs activités parallèlement à leur occupation principale (travail, études...) dont généralement un bout de bénévolat, qui disposent malgré tout d'une certaine quantité de temps libre, mais qui estiment qu'une collection commencée doit arriver à se terminer ou bien est éternelle, et qui ne veulent pas s'engager dans l' "engrenage" d'une collection sans fin, se disant que demain leur vie sera encore plus remplie et qu'ils n'en auront pas le temps. Et ils peuvent vouloir une vie remplie : c'est le cas du retraité ou du malade qui a travaillé à plein temps et qui se retrouve désormais à mi-temps, ou empêché de faire ce qu'il aime par un facteur qui lui est extérieur comme une maladie, un climat hostile ou un dépaysement involontaire.

Parce qu'une collection, ça peut aussi être un engagement : une collection se termine-t-elle un jour? Sans parler des "collections" de Hachette ou des Editions Atlas, où il y a 120 numéros, chacun comporte un dé à coudre différent, au bout des 120 numéros on a tous les dés signés Atlas et l'affaire est close. Mais ça, c’est une autre histoire…

Posté par une chemise à 15:19 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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