06 janvier 2009

Hachéité de la Hache

En philosophie, j'étudie actuellement la substance des objets et la transformation des mots : étantité de l'étant, chevalité du cheval, identité du soi, etc. Mais le plus fort, c'est l'exemple aristotélicien : la hachéité de la hache.

Une hache peut donc avoir une hachéité : la substance de la hache, le fait d'être un instrument tranchant spécifique ayant une forme et une figure données, c'est ça qui lui permet de bénéficier de sa hachéité propre. Et selon Aristote, c'est en accomplissant sa nature de hache qu'elle se réalise complètement.

Jusque-là, ça paraît un peu capillotracté, mais au moins ça a le mérite d'être logique. Une hache doit avoir la forme et la figure d'un bâton avec un grand truc métallique qui coupe bien fort au bout, plus la particularité d'être un instrument tranchant, afin de pouvoir s'appeler "hache". Normal. Sinon, si ça a quatre pattes et des poils, c'est pas une hache, c'est un chat. Mais cette hache, il faut bien la regarder : c'est une hache qui visiblement traverse une crise existentialiste grave, peut-être la crise d'adolescence, peut-être le démon de midi, qui sait?

Parce que cette hache, pour être une hache, doit s'accepter pleinement comme hache. On entend ça à propos des filles qui se trouvent trop maigres ou trop grosses : faut apprendre à s'accepter tel qu'on est. Pour un être humain, même si ça ne paraît pas toujours évident, au moins on comprend comment ça peut être possible : le cerveau humain est fait pour ça, l'humain est doué de la pensée et de la parole, logiquement il peut s'accepter comme il est, accepter sa condition d'être humain, accepter d'être maigre ou gros, malade ou en bonne santé, accro à la télé ou accro aux choux de Bruxelles. Mais comment voulez-vous qu'une hache s'accepte en tant que hache? Y a-t-il quelqu'un dans le public pour prendre le temps d'expliquer à cette hache qu'elle pourra faire tout ce qu'elle voudra, elle ne sortira pas de sa condition de hache, qu'elle est condamnée à couper du bois pendant le reste de sa vie?

Imaginez une seconde une hache, malheureuse, qui pleuniche dans l'atelier du jardinier car elle a toujours voulu être un oiseau et qu'elle est bien trop lourde pour voler. Elle se regarde dans le carrelage des murs de l'atelier, elle se voit grosse, lourde et difforme, elle peine à s'accepter comme elle est tellement son désir de changement est grand. Et pourtant, elle se sait condamnée. Tous les matins, en hiver, elle attend avec désespoir l'arrivée du jardinier qui lui fera accomplir la tâche pour laquelle elle a été fabriquée, la tâche qu'elle connaît par coeur et qu'elle aimerait bien modifier, puis elle n'est même pas payée pour faire ça, elle n'a aucune reconnaissance de la part du jardinier, ni de la part des hommes, là, dans leur maison, qui se réchauffent les mains avec le bois qu'Elle a servi à couper, qu'Elle leur met à disposition... puisqu'après tout, si elle n'était pas là, comment ils feraient, eux, pour se réchauffer? Elle leur est indispensable, et pourtant ils ne s'occupent jamais d'elle, ne la bichonnent jamais, elle s'use la lame pour leur convenance à eux et est-ce qu'ils huilent la lame après usage? Est-ce qu'ils lui donneront une nouvelle lame quand celle-ci sera morte, un nouveau manche quand celui-ci sera cassé? Pensez-vous. Elle n'aura rien du tout : elle sera jetée comme une vieille chiffe, ou pire - comble de l'ironie - brûlée dans le même feu pour lequel elle a coupé tant de bois, brûlée dans ce feu qu'elle-même a fait exister.

Comment voulez-vous qu'une hache accepte sa condition de hache, si on y réfléchit? C'est pas étonnant qu'elle veuille devenir un oiseau. La hachéité de la hache existe donc sur le papier, mais la question existentielle sera donc la suivante :

Aristote coupait-il du bois?

Posté par une chemise à 01:07 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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